Interview sur "Pedar"

10 Février 99 - HUMANITE CULTURE

Majid Majidi, cinéaste iranien, explore l'image du père.

Auprès de Kiarostami, Makhmalbaf, Jalili, Panahi, il faudra désormais compter, au sein du cinéma iranien, avec Majid Majidi.

Age de quarante ans aujourd'hui, il a d'abord été comédien au théâtre et au cinéma, particulièrement dans des films de Mohsen Makhmalbaf (" les Deux Yeux aveugles ", 1984, " Aller du diable vers Dieu ", 1985, " Boycott ", 1986, et n'a réalisé que deux longs métrages, " Baduk ", remarqué à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes en 1992 et " le Père ", récompensé au festival de Saint-Sébastien, en 1996, par le prestigieux prix du jury.

En novembre 1996, son film " le Père " était présenté au festival de Thessalonique, où nous l'avons rencontré. La dernière fois que nous nous sommes rencontrés, c'était à Cannes en 1992, lors de la présentation de votre premier long métrage, " Baduk ", à la Quinzaine des réalisateurs.

Qu'avez-vous fait pendant ces quatre ans ?

Je devais réaliser un film au Liban, ce qui m'a pris deux ou trois ans. J'ai passé deux mois là-bas. Malheureusement, j'ai dû arrêter à cause de la situation. C'était un film un peu compliqué, qui comportait un voyage dans le nord du pays, à l'intérieur d'un bus dont les passagers étaient tous des enfants. La plupart étaient des victimes de la guerre et avaient perdu leurs parents ou une partie de leur famille. Il s'agissait d'une quinzaine de gosses et j'ai compris que ce n'était pas le moment de réaliser un film là-bas, le risque étant trop grand. J'ai alors tourné deux moyens métrages de fiction pour la jeunesse, " le Dernier Village " et " Dieu vient ", avant de m'engager dans la réalisation du " Père ".

Vos deux films " Baduk " et " le Père " abordent des problèmes d'enfance, quelle a été la vôtre ?

J'en ai gardé énormément de souvenirs. J'ai toujours été intéressé, depuis l'école élémentaire, par le côté esthétique des choses, par le drame, le théâtre. J'ai toujours été observateur et d'esprit indépendant. Je n'avais personne pour m'encourager, mais j'ai vécu cette période de ma vie comme un âge d'or. Je pense qu'elle a été constructive. Les personnages de mes films viennent de là. Ceux du " Père " y compris. J'ai perdu mon père alors que j'avais seize ans et les sentiments du petit garçon du film sont proches des miens à ce moment-là.

La question du " Père " apparaît comme une métaphore, dans un pays où l'image de l'homme est forte. Votre film constitue-t-il, au-delà de l'anecdote, une exploration de l'image du patriarche ?

Pour nous, Iraniens, l'image du père est une question culturelle, c'est très important à comprendre. Lorsque son père disparaît, Mehrolah, le petit garçon, se sent responsable, même à dix ans - l'âge n'intervient pas -, de sa mère, de ses sours. C'est chez nous un acte ordinaire. Le fait que sa mère se soit remariée le contrarie. D'abord, son père lui manque et nul ne peut le remplacer. Il se sent la projection de sa propre image. D'autre part, c'est lui qui doit prendre soin de sa mère et personne d'autre. Ce sont les deux raisons pour lesquelles il rejette son beau-père. Dans le film, on le voit donner un peu d'argent à sa mère en lui disant que c'est pour cela qu'elle a épousé cet homme. Pour survivre. C'est vrai et il ne le supporte pas.

Au dernier festival de Saint-Sébastien, en septembre 1996, vous avez reçu le prix du jury, dont un des membres éminents était Abbas Kiarostami. Vous a-t-il alors parlé de votre film ?

Oui, il m'a parlé. Il n'avait vu de moi que mon premier long métrage, " Baduk ", et se demandait comment il allait réagir à mon deuxième film. Il m'a dit que, dès le début de la projection, il a eu une bonne impression. Pour lui, il y avait beaucoup de vie sur l'écran et il s'est senti tellement proche des personnages qu'il a été vraiment porté par l'histoire. Ce qu'il a surtout apprécié, c'est que, partant d'un fait très simple - un enfant perd son père et n'accepte pas son beau-père -, je sois arrivé à créer des sentiments et des émotions aussi complexes. Il a été conquis par les séquences de la fin dans le désert, et particulièrement par le dernier plan où l'enfant et le beau-père se " retrouvent " dans l'eau, alors que la photo de la famille apparaît au fil de l'eau. Il m'a confié qu'à la fin de la projection il n'avait pas pu rejoindre les autres membres du jury mais avait ressenti le besoin de rester seul et de marcher un peu. Il était si heureux qu'il a ensuite persuadé les jurés de revoir mon film une seconde fois avant de prendre leur décision.

 

Propos recueillis et traduits de l'anglais par MICHELE LEVIEUX